Du Poitou au Dauphiné, pourquoi la Route des Mulets


Avant de répondre à cette question rappelons d'abord de quoi il s'agit.
- Le Mulet (au féminin Mule) résulte d'un croisement entre un âne et une jument.
- le Bardot résulte d'un croisement entre une ânesse et un cheval. Il est très rare et nous n'en parlerons plus n'en déplaise â Brigitte Bardot 
Il en résulte que l'élevage du Mulet concerne finalement 3 élevages différents qui ont chacun leur histoire et leurs caractéristiques. 
1 / l'élevage des ânes, avec les étalons qui portent le nom spécifique de baudet et les ânesses.
2 / l'élevage des juments dites mulassières, spécialisées dans cette reproduction et qui le plus souvent au moins au Poitou appartiennent à une race spécifique. 
3 / l'élevage des mulets et mules (on emploie parfois le nom collectif de mulasse). Comme ces deux équidés sont tous les deux stériles cet élevage a la particularité de ne pas comporter de reproduction. 
Au passage notons donc que le baudet doit " servir " parallèlement les juments et les ânesses. Nous verrons plus loin que cette dualité a eu des conséquences importantes dans l'histoire de la race du Poitou.
Dans cette région et plus particulièrement dans les pays Mellois et de Gâtine, l'élevage de baudet/jument a pendant très longtemps tenu une place considérable au moins semble-t-il depuis le Moyen Age. 
Et c'est au 19ème siècle que cette activité du Poitou atteint son maximum et réalise des résultats exceptionnels, notamment à l'exportation : voici l'évolution de l'exportation des années 1884/1886 qui ont sans doute été parmi les meilleures de cette fin de siècle avant un déclin très rapide à partir de 1890.

années    exportation par têtes    exportation en Francs 
1884             15 330                     10 731 000
1885             17 988                     12 591 000
1886             20 312                     14 218 000

Soit un prix moyen de 710 Francs-or par tête équivalent à 2 625 € d'aujourd'hui. La population totale de cette époque était de 240 000 têtes. 
L'organisation de cette " industrie " était très caractéristique. Voici ce qu'elle était à la grande époque de la fin du 19ème siècle : 
- les baudets appartenaient en général à des particuliers et étaient élevés dans des petits harashttp://www.racesmulassieresdupoitou.com/wp-content/uploads/2011/03/Couverture.jpg familiaux totalement distincts des haras nationaux en général assez peu favorables à cet élevage qui venait concurrencer celui du cheval plus raffiné. La monte s'effectuait de février à mai et nécessitait chez l'éleveur un " savoir-faire " parfois original " musique. Chanson ". On demandait à l'étalon jusqu'à 5 ou 6 saillies par jour et le pourcentage d'échecs était important. Le temps de " service " était alors limité et ne dépassait pas en général 5 ans. 
- les juments appartenaient aux paysans fermiers ou métayers. C'était souvent la jument d'attelage de la voiture qui allait au marché, à la foire. au village ce qui explique qu'elle n'était pas encore toujours de la race spécifique. La naissance d'un mulet était très appréciée dans la mesure ou elle apportait une rentrée en espèce payée comptant (et même semble t il, restait pour de nombreuses fermes en métayage, au bénéfice du seul métayer). 
- la vente se faisait à 80% à l'exportation (Espagne, Italie) par des courtiers en provenance des ces pays qui venaient s'installer (notamment à l'hôtel de Sainte Néomaye pour faire leur campagne d'achat. Pour ce faire ils visitaient les fermes et préparaient leurs achats qui se concluaient soit à la ferme elle-même soit aux foires (Melle et Champdeniers). 
- l'expédition des mulets se faisait aussitôt après la vente le plus souvent sur des sujets assez jeunes, de moins de dix mois. Elle s'effectuait soit entièrement à pied vers le Dauphiné, le midi et l'Italie. avec un retour possible vers l'Espagne ; soit en bateau vers l'Espagne au départ de Nantes après un parcours à pied.
Les sujets expédiés n'étaient souvent que partiellement dressés et le dressage final était effectué au bout du premier voyage. 
C'est à partir de 1890 que se dégrade cette situation remarquable. L'Espagne qui avec 20 000 mulets par an représente de très loin notre meilleur acheteur souhaite retrouver plus d'autonomie et prend diverses mesures douanières contre l'importation française. 
Celle-ci réagit mal elle ne cherche pas à améliorer une organisation commerciale qui lui était trop favorable avec le système des courtiers espagnols venant à domicile, elle cherche très mal de nouveaux acheteurs alors qu'il en existe plusieurs possibles, l'Algérie qui développe ses vignes mais surtout les États Unis premier utilisateur mondial avec plus de 2 millions de têtes employées Surtout dans les états du sud pour la culture du coton. Le mulet en effet supporte beaucoup mieux que le cheval la forte chaleur de ces régions. 
Une tentative est pourtant faite pour l'ouverture d'un réel courant commercial : en I893-94 à l'initiative de Monsieur Gustave Robert appuyé par la Société Centrale de l'Agriculture et la revue " Maître Jacques " un projet prend forme pour un stand du mulet du Poitou à la foire internationale de Chicago. Monsieur Robert meurt subitement peu de temps avant l'ouverture de la foire et le projet est abandonné. 
Enfin les éleveurs du Poitou commettent encore une autre erreur commerciale : quand les acheteurs américains s'intéressent malgré tout aux produits du Poitou, ils acceptent de leur vendre plutôt que des mulets, des baudets dont le nombre suit difficilement l'augmentation de la population totale mulassière et dont le prix est du même coup très élevé. Des ventes se font jusqu'à 3 500 Francs-or (plus de 12 000 €) mais les vendeurs ne réalisent pas que les produits de ces baudets pourront venir les concurrencer. 
Commence alors, malgré les achats de I'armée un long déclin de la race des baudets du Poitou qui avec quelques paliers se prolonge jusqu'en I 977, moment où une étude très approfondie de l'INRA évalue à 44 dont 20 baudets l'effectif de la race du Poitou... (un de ces paliers, très rnomentané, a été du aux exploits militaires des mulets pendant la deuxième guerre mondiale en 1943 au Mont Cassin en Italie et en Indochine contre les Japonais. Ces exploits sont racontés dans le livre d'Eric Rousseaux. Un effort très important de reconstitution est alors entrepris à l'initiative du Docteur Fouchier, secrétaire d'état à l'agriculture, député maire de Saint Maixent. 
Cet effort est concrétisé notamment par les créations de l'asinerie expérimentale de Dampierre sur Boutonne et de la SABAUD, Association pour la sauvegarde du baudet du Poitou. 
En 1997 soit vingt ans après l'inventaire catastrophique de 1977, un nouvel inventaire réalisé par la SABAUD faisait apparaître un effectif de 291 animaux (132 mâles et 159 femelles). La situation est donc en très bonne voie de rétablissement et le moment est venu de chercher de nouveaux débouchés en faisant mieux connaître toutes les qualités des mules et mulets du Poitou. 
Une initiative en ce sens consiste en la remise en service de la " route des mulets " utilisée par les marchands qui avaient acheté des mulets en Poitou / Saintonge pour les conduire à pied, bien entendu, vers les hautes Alpes où ils étaient revendus dans les foires. 
Un livre passionnant de Geneviève Julliard " en Val Guisane, le Briançonnais authentique " présente cet itinéraire tel qu'il était utilisé en 1792 et tel qu'elle a pu le reconstituer en utilisant les archives de I'entreprise familiale à la Salle les Alpes (05).
Jean-Louis ALLAIN LAUNAY